Hector Michaut - lettre

Une lettre de condoléances d’Hector Guimard

Nous reproduisons une lettre de condoléances d’Hector Guimard, écrite sur un papier à lettre à l’en-tête du Grand Hôtel Gassion à Pau. Quoique l’écriture en soit assez lisible, nous la transcrivons en entier :

Chère Madame,
Assez fatigué,  je suis venu ici avec Madame Guimard prendre un peu de repos.
Nous sommes consternés par le malheur qui vous frappe si cruellement.
Mon Dieu que lui est-il donc arrivé ? Nous sympathisons à votre douleur car j’ai pu apprécier l’homme bon qu’il était et sa belle nature d’artiste.
S’il a pu voir qu’il allait manquer à sa femme et à sa fille, il a dû en souffrir cruellement.
Mais aujourd’hui c’est vers vous qu’il faut réserver toute compassion. Vous puiserez dans l’affection de ses parents et amis la force de traverser cette épreuve si douloureuse.
Nous rentrons cette semaine et si vous pensez qu’un conseil vous manque et que je puisse vous en donner un bon, croyez que je vous le donnerez
(sic) de tout grand cœur si j’ai la conviction de vous servir vous et votre fille. Courage chère Madame, ma femme se joint à moi pour vous envoyer nos profonds regrets.
Hector Guimard

 

Non datée et sans référence nominale, cette lettre pourrait être bien mystérieuse. Heureusement, grâce à Mme Jacqueline Billant, sa propriétaire qui nous a autorisés à la reproduire, nous en connaissons le contexte précis.
Sans doute écrite à la fin mars ou au tout début avril 1923, elle s’adresse à Paule Michaut, juste après le décès de son époux, l’ébéniste Hector Michaut.

michaut_portraitNé à Noyers-sur-Serein dans l’Yonne en 1874, Hector Michaut est issu d’une famille modeste (son père est épicier). Après son certificat d’études, il devient apprenti chez un menuisier local puis compagnon du Tour de France. Comme beaucoup de bourguignons, il effectue son service militaire à Nancy où il décide de s’installer vers 1904, séduit par le foyer artistique que constitue le mouvement de l’École de Nancy, alors à son apogée. Embauché dans plusieurs ateliers dont ceux de Louis Majorelle et peut-être celui d’Eugène Vallin, il fréquente aussi le milieu nancéien progressiste autour de l’Université Populaire où il rencontre Paule Arnu, sa future épouse. Athée très tolérant, il y donne au moins une conférence sur La Morale sans Dieu. Grâce à son caractère enjoué, il noue de nombreuses relations amicales avec des personnes de toutes origines avec lesquelles il aime discuter. Passionné par son métier d’ébéniste, il en néglige parfois un peu l’aspect commercial. En cela, il ressemble au menuisier Eugène Vallin dont il s’inspirera souvent pour son mobilier. Marié en 1906, Hector Michaut ouvre la même année son premier atelier rue Charles III, avant de le déménager quai de la Bataille et d’embaucher Victor Guillaume, ancien sculpteur chez Vallin. Ces premières années sont attristées par la mort de trois nourrissons avant la naissance de sa fille Gineth en 1912. L’année suivante, un nouvel atelier, 8 rue des Fabriques, lui apporte plus de confort, mais la guerre et la mobilisation viennent ruiner sa carrière naissante.

À la fin du conflit, Hector Michaut s’installe à Meudon où il est employé quelque temps par la société d’aéronautique Letore pour laquelle il avait travaillé à la fabrication d’hélices vers 1917. Il y crée un département de meubles qui en diversifie la production. Une période transitoire sans atelier le voit proposer à sa clientèle des modèles qui seront exécutés au faubourg Saint-Antoine. Enfin, grâce au soutien financier de son ami Ménetrat, il peut à nouveau ouvrir un atelier et loger sa famille au 75 rue Chardon-Lagache dans le XVIe arrondissement parisien.

C’est sans doute dans ce voisinage qu’il fait la connaissance d’Hector Guimard dont il partage, outre le prénom, nombre de rêves artistiques. Nous ne connaissons aucune commande passée par Guimard à Michaut,  mais étant donné leur complémentarité professionnelle, il n’est pas impossible que quelques relations commerciales aient pu se nouer. Gineth Michaut (qui vient de décéder à l’âge de 99 ans au moment où nous écrivons ces lignes) se souvenait d’avoir été reçue avec son père dans l’hôtel particulier de Guimard au 122 avenue Mozart.

 

Horloge d’Hector Michaut avec verre gravé.

Partisan d’un style moderne mais toujours influencé par le naturalisme de l’École de Nancy, Hector Michaut a conservé de fidèles clients en Lorraine et en Bourgogne et a su se constituer peu à peu un noyau de clientèle parisienne. Des dessins de modèles, destinés à être reproduits en série par les Meubles Dufayel, apportent des revenus de complément à un atelier qui commence à être connu. Ainsi, en 1922, en prévision de la future exposition des Arts Décoratifs modernes, il écrit pour la Revue de l’ameublement et des industries d’art une série de cinq articles intitulée « Pour aider à la recherche d’un style nouveau ». Il parvient même à reprendre son indépendance financière en rachetant les parts de son commanditaire. Mais, peu après, le 25 mars 1923, il rentre chez lui avec un bras paralysé. Il s’agit d’un accident vasculaire cérébral,  mais ses proches croient tout d’abord à l’une de ses nombreuses plaisanteries. Il décède le jour même, à son domicile, peu avant minuit, laissant son épouse totalement désemparée.

C’est donc, dans les jours qui suivent, que Guimard écrit avec sollicitude à Paule Michaut depuis sa villégiature à Pau. Cette courte lettre ne se contente pas de formules de condoléances conventionnelles à destination d’une relation professionnelle. Avec tact, en s’offrant à la conseiller, Guimard aborde la question de l’avenir immédiat de Paule Michaut et de sa fille. Elle liquidera en effet, peu après, l’atelier de la rue Chardon-Lagache et retournera à Nancy au sein de sa famille. Le tailleur Henri Leroy dont Hector Michaut avait  réalisé l’aménagement du magasin 11 rue Gambetta à Nancy, lui offrira alors un emploi.
Par son passage à Paris, la figure sympathique et talentueuse d’Hector Michaut a constitué un lien, plutôt tardif, entre le style nancéien (encore vivace au début des années vingt) et un maître de l’Art nouveau.

Frédéric Descouturelle